Les Slaves musulmans de la Gora, au sud du Kosovo, sont en train de disparaître. Cette petite région, coincée dans les Montagnes du Shar, se vide de sa population. Les Gorani, qui refusent de perdre leur identité spécifique, fuient le Kosovo. Les Albanais les considèrent comme des « collaborateurs » de l’ancien régime serbe. Pour essayer de survivre, certains Gorani se disent désormais « bosniaques ». Politiquement divisée, la communauté subit aussi de plen fouet la crise économique.
« Nous avons absorbé différentes religions, langues et cultures plusieurs fois au cours de notre histoire, afin de nous rendre la vie plus facile et ne pas disparaître », constate Aslan Hamza, un membre de la minorité ethnique des Gorani du Kosovo.
Pourtant, huit ans après la fin du conflit armé entre les Albanais du Kosovo et le gouvernement serbe, Hamza et tous les Gorani craignent que la perte définitive de leur identité ne soit prochainement programmée. « Cette tendance arrange les autorités actuelles [contrôlées par les Albanais] », soutient-t-il. « Car peu importe la taille minuscule de notre communauté, nous restons des Gorani et nous ne pouvons être autre chose ».
En effet, les Gorani vivent dans les montagnes du sud du Kosovo depuis des siècles. Si les origines de leur communauté se perdent dans un passé lointain, il est communément admis qu’il s’agit de Slaves ayant embrassé l’Islam sous l’Empire ottoman, tout en continuant de parler le serbe malgré leur conversion à la foi musulmane. Ils ne furent jamais très nombreux. Lors du recensement de 1991, la région de Gora où ils habitent, un triangle coincé entre la Serbie, l’Albanie et la Macédoine, comptait environ 20 000 Gorani. Aujourd’hui, ce nombre est bien moindre, et la plupart des experts estiment que guère plus de 6 000 Gorani demeurent dans leur région d’origine – à peine assez pour assurer la survie de la communauté.
Piégés entre les forces antagonistes des nationalismes serbe et albanais, ils ont opté de plus en plus pour l’exil, où ils subissent une lente assimilation. S’ils restent chez eux, ils doivent composer avec la pauvreté et le chômage. Pendant ce temps, leur communauté a connu de profonds déchirements, résultat de la loyauté dont ils ont fait preuve à l’égard des autorités serbes jusqu’en 1999. Une loyauté qui leur est retombée dessus.
« Les petites minorités doivent toujours choisir leur camp lors des conflits, et nous payons aujourd’hui le prix fort parce que beaucoup de Gorani ont, de leur plein gré ou bien de force, rejoint l’un des belligérants durant la guerre du Kosovo », admet un résident de l’endroit sous couvert de l’anonymat. « Nous n’avons jamais eu le choix de rester neutres », a-t-il précisé.
Ainsi, à cause de leur loyauté vis-à-vis de la Serbie, les Gorani ont souffert ces dernières années de l’hostilité des Albanais du Kosovo. Bien que leur situation sécuritaire semble s’être améliorée récemment, la peur et la méfiance demeurent palpables.
« L’insécurité s’est insinuée dans chaque pore de la vie quotidienne, alors que la pauvreté et les chamailleries politiques ont remplacé la crainte des mauvais traitement physiques », explique Abdi Alija, coordinateur du gouvernement serbe pour la Gora et membre de l’Initiative civique de Gora. « Nous traversons des temps particulièrement difficiles, parce qu’il n’y a aucune aide à l’horizon et que nous subissons des pressions continuelles en vue de nous faire accepter l’assimilation », explique Abdi Alija. « Nos problèmes sont trop sérieux pour une minorité ethnique aussi modeste », affirme-t-il.
Les Gorani doivent-ils rejoindre les Bosniaques ?
Les habitants de la region sont représentés par deux partis politiques, qui défendent des positions diamétralement opposées. L’Initiative civique est perçue dans la Gora comme favorable au maintien de liens étroits avec la Serbie, tandis que le Parti démocratique Vatan, dirigé par le ministre de la Santé du Kosovo Sadik Idrizi, est plus proche des partis bosniaques kosovars.
Sadik Idrizi croit que les Gorani pourront mieux se préserver de l’assimilation en se joignant à la communauté bosniaque, numériquement plus importante. L’Initiative civique s’oppose vivement à cette vision des choses, arguant que cela entamerait l’intégrité de l’identité et de l’héritage des Gorani. « Le fait que je me dise Bosniaque ne signifie pas que je ne suis pas, aussi, un Goran », lance Idrizi. « Personne ne peut prétendre être un Goran plus dévoué à notre cause que moi, mais je pense que prendre une identité bosniaque constitue le meilleur rempart contre l’assimilation ».
Il pense qu’empêcher l’alignement de sa communauté sur celle des Bosniaques est contre-productif et fait surtout le jeu de ceux qui « figurent sur la liste de paie de Belgrade ». « Un nombre croissant de personnes comprend que se doter de l’identité bosniaque représente la clé de notre survie », ajoute-t-il. « De plus en plus de gens comprennent que nous ne sommes pas contre le « goranisme » à l’échelle locale ; ils ont accepté l’idée que le qualificatif de groupe ethnique pour les Gorani n’apporte aucune garantie réelle quant à la préservation de notre identité ».
Cependant, ses adversaires soutiennent que l’appui de la Serbie, quoiqu’insuffisant, permettra à la communauté de survivre par elle-même. « Environ 350 personnes reçoivent une aide mensuelle de 135 euros », dit Abdi Alija. « Ça ne résoudra pas le problème, mais c’est déjà ça, et ça donne aux habitants de Gora l’espoir de se sentir plus en sécurité ».
Les divisions politiques dans la population déchirent les familles elles-mêmes. Un père jure ne jamais adopter une autre identité après avoir été un Goran durant 50 ans. Mais son fils assure que le niveau de vie est bien plus important que l’identité ethnique. « Je ne me soucie plus d’être Goran, Bosniaque ou autre chose », déclare le fils. « Je n’ai pas envie de vivre comme un retraité du troisième âge quand j’ai seulement 38 ans ! »
On pourrait croire en effet que le temps s’est arrêté à Gora, qui rappelle le monde d’il y a 50 ans. La routine journalière est lente et, dans la plupart des zones habitées, les gens n’ont pas l’air spécialement pressés d’arriver quelque part.
« Nous vivions auparavant de l’élevage de troupeaux, mais maintenant il n’y a plus qu’une cinquantaine de vaches dans toute la région », déplore Alija Vurani. « Beaucoup de gens se sont retrouvés sans travail après que la seule usine de la région, qui avait nourri tant de familles, a fermé ses portes suite à la privatisation ». Alija Vurani subvient aux besoins de sa famille de cinq personnes avec sa maigre pension. Sa femme, Safija, contribue aux revenus de la famille en tricotant des produits artisanaux qu’elle vend à des acheteurs occasionnels. « Les acheteurs arrivent l’été, lorsque les exilés qui vivent et travaillent à l’étranger viennent ici pour leurs vacances », raconte-t-elle. « Les traditions sont très vivaces, en particulier quand les couples se marient, et mes tricots font de beaux cadeaux de mariage ».
La région de Gora revient ainsi à la vie pendant la haute saison estivale, mais glisse dans une torpeur dépressive pendant les neuf autres mois de l’année. Alija Vurani explique que des gens continuent de partir, mais que bien peu reviennent. Les jeunes et les plus qualifiés s’en vont à la première occasion, laissant derrière eux les plus vieux et ceux qui sont vulnérables. « Il y a beaucoup de personnes éduquées ici, de médecins en particulier, mais il n’y a pas d’hôpitaux ou de cliniques dans nos villages, alors nos enfants partent parce qu’ils ne trouvent pas d’emploi », raconte-t-il.
Le statut encore indéterminé du Kosovo et l’incertitude qui assombrit l’avenir pèsent également sur le sort des Gorani. On compte à peu près 1200 élèves dans les cinq écoles primaires et l’unique lycée de Gora. La plus grande partie du cursus se fait en serbe, car la majorité des enfants ne parle pas l’albanais et va poursuivre son éducation en Serbie. Seule une poignée de villages a des classes où le programme réformé du Kosovo est enseigné – en langue bosniaque.
Toutefois, puisque la Serbie ne reconnaît pas ce programme, ces élèves doivent alors poursuivre leur scolarité dans des lycées en Bosnie, en Macédoine ou ailleurs. « Les parents n’aiment pas le programme réformé du Kosovo, car ils doivent ensuite faire instruire leurs enfants à l’étranger, et pour cela il faut de l’argent », explique Abdi Alija. À l’exception d’une section de l’Université de Pristina, relocalisée dans la partie nord de Kosovska Mitrovica contrôlée par les Serbes, le Kosovo ne propose aucune formation de niveau supérieur en serbe.
Avec aussi peu de perspectives d’avenir, beaucoup de jeunes Gorani traînent dans des buvettes délabrées. Nedzmedin, agé de 26 ans, est assis tout seul dans l’une d’entre elles : une pièce sans fenêtre remplie de fumée, avec pour toute décoration un immense poster de la vedette de musique folk serbe Lepa Brena. « Je prends un café le matin, puis je me promène dans le village », dit-il. « Après ça, j’emmène le troupeau au pâturage, et mes journées passent comme ça. Je me demande ce que je ferais de moi-même s’il n’y avait pas les tranquilisants… »
La demande est forte pour ce genre de médicament à Gora. « Comme ça, les journées passent toutes seules, et les pilules étouffent ma colère, qui vient du fait que je suis incapable de changer quoi que ce soit à ma vie, ou même de faire un peu d’argent », confie Nedzmedin.
Le jeune homme croit qu’il quittera un jour Gora, dans la foulée de son frère aîné. Sa déception n’a fait que grandir, dit-il, avec les promesses variées que le gouvernement serbe ou les institutions internationales « n’ont pas tenues ».
Abdi Alija est d’accord avec lui. « Maintenant, la question est de savoir quand ceux qui peuvent quitter la région le feront, plutôt que de savoir qui va le faire », conclut-il.
Source : Article d’Olivera Stojanovic “Minorités au Kosovo : la lente agonie des Gorani”, traduit par Stéphane Surprenant pour Le Courrier des Balkans.
source: fr.altermedia.info




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