Il y a les nostalgiques de Mai 68, et les railleurs. Les premiers estiment que la France s’est décoincée l’espace de ce printemps pas comme les autres, qu’une bouffée d’air frais a soufflé sur l’Hexagone.
Les seconds comme Nicolas Sarkozy lui imputent une bonne partie des maux du pays, dont les effets néfastes se feraient sentir encore aujourd’hui. Autopsie d’une révolution qui n’en était peut-être pas une.
Patrick Rotman avait 19 ans en mai 68. Comme tout un chacun, il était militant aux Comités Vietnam, et donc «très vaguement trotskiste». Il était inscrit au lycée d’Enghien, au nord de Paris: «l’un des cinq lycées mixtes du pays». Des événements de mai, il garde le souvenir «d’un grand frisson existentiel: tout le monde parlait à tout le monde, les barrières sociales avaient sauté et les gens avaient l’impression de prendre leur vie en main pour la première fois».
Depuis, il est devenu «un social-démocrate bien banal». Et c’est en sociologue et historien qu’il se penche sur le sujet. Avec son complice d’alors, Hervé Hamon, il avait écrit les deux gros tomes de Génération, une enquête que le Seuil vient de rééditer en grand format et qui reste l’un des meilleurs livres sur les sagas et tribus gauchistes de ces années-là. Son documentaire sur «les événements» a été diffusé il y a deux semaines à la télé. À quoi il faut ajouter toujours au Seuil un album superbement illustré de photos d’actualité réalisé avec sa fille Charlotte qui a pour titre Les années 68, et un petit livre d’entretiens, Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu.
«Ce que fut mai 68, résume-t-il: un triple événement enchevêtré, étudiant, ouvrier et politique. Un enchaînement de circonstances imprévues qui a mené un formidable psychodrame national. Ce fut, finalement, un simulacre de révolution - car personne ne songea une seconde à prendre le pouvoir malgré le jargon révolutionnaire - mais qui permit une véritable révolution culturelle et morale. Car la France, contrairement aux pays anglo-saxons, a besoin de grands spasmes pour accoucher de quelques réformes.»
La France d’avant mai que raconte Rotman, c’est un pays figé dans le conservatisme social, et dont «les moeurs ont 30 ans de retard sur la réalité sociale». Dans les lycées, les garçons portent la cravate et les filles une blouse grise uniforme. L’autoritarisme règne à l’université et dans les entreprises. Alors que les grandes sociétés occidentales ont commencé à bouger (Londres, Berlin, Berkeley), la France dirigée par De Gaulle en est restée aux années 50.
«C’est d’ailleurs sur des questions de moeurs que tout a commencé, dit Rotman: les filles de la résidence universitaire de Nanterre qui revendiquaient le droit de recevoir des garçons! Affrontement, début de l’escalade, apparition du mouvement du 22 mars et de Cohn-Bendit…»
L’affaire aurait pu se réduire à un peu d’agitation étudiante. Les «enragés» de Nanterre se sont déplacés au Quartier latin, ont joyeusement envahi la Sorbonne. «Mais bon, dit Rotman, le mouvement serait retombé de lui-même si le pouvoir ne s’était pas ingénié à le relancer par ses maladresses. Au lieu de louvoyer, on envoie la police occuper la Sorbonne. On arrête quatre jeunes un peu au hasard et on les condamne à deux mois de prison ferme. Les CRS chargent les manifestants, les jeunes et les badauds avec brutalité boulevard Saint-Michel. Et, de fil en aiguille, on arrive à la fameuse nuit des barricades, le 10 mai, dans la rue Gay-Lussac.
«À partir de ce moment, le coup n’était plus rattrapable. Les affrontements, d’une grande violence, avaient fait une centaine de blessés de part et d’autre. Lorsque Pompidou décide de lâcher du lest, contre la volonté de De Gaulle, cela ressemble à une capitulation. Et cela donne des idées aux ouvriers et salariés: à partir de l’occupation de l’usine de Sud-Aviation à Nantes, le mouvement se développera comme une traînée de poudre et il y aura 7 millions de grévistes en France. Jusqu’à la fin du mois de mai. Ce ne sera d’ailleurs pas en vain: lors des accords de Grenelle, le patronat sera forcé d’accorder la reconnaissance officielle de la section syndicale dans l’entreprise. Une vraie révolution dans le monde du travail.»
Mai 68 ne menait certes pas à la révolution: «Les petits groupes gauchistes qui en parlaient étaient dérisoires. Et le puissant Parti communiste - qui avait les moyens de paralyser le pays - n’a jamais songé une seconde à le faire. Cependant, poursuit Rotman, les événements étaient violents, et à quelques reprises on a frôlé le grand dérapage: notamment le 24 mai, lorsque le commissariat du Panthéon a été assiégé et que les flics ont reçu l’autorisation de tirer pour se dégager. Le même soir, on a mis le feu à la Bourse, et des éléments incontrôlés ont tenté d’entraîner les manifestants vers le ministère de la Justice, qu’ils voulaient occuper. Si cela s’était produit, l’armée serait intervenue dans Paris, et il y aurait eu des morts. La fête aurait pu tourner au vrai drame. Mais ni le pouvoir incarné par Pompidou, ni les leaders étudiants (Cohn-Bendit ou Alain Krivine) ne voulaient de ça. Il y a eu en fait quelques morts, plus ou moins accidentelles, mais malgré la brutalité des affrontements et des matraquages, on en est resté au grand psychodrame. Et à la libération de la parole, comme on disait alors.»
source : cyberpresse.ca




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